Ananda K. Coomaraswamy. Why exhibit Works of Art ? (Luzac and Co., London). – Dans ce volume, M. Coomaraswamy a réuni diverses études « sur la vue traditionnelle ou normale de l’art », dont quelques-unes sont déjà connues de nos lecteurs. Dans la première, qui donne son titre au livre, l’auteur montre d’abord l’inutilité d’exposer dans les musées des œuvres d’artistes vivants, ce qui ne peut avoir d’autres raisons que de satisfaire la vanité de ceux-ci ou de leur faire une sorte de « réclame » commerciale gratuite ; du reste, tout objet, de quelque genre qu’il soit, devrait normalement être fait pour des fins qui n’ont rien de commun avec une telle exposition. Quand il s’agit au contraire d’objets anciens ou exotiques, la question est toute différente, et l’on peut alors parler d’un but « éducatif », mais seulement à certaines conditions : ce qui doit être compris avant tout, à cet égard, c’est le point de vue même de ceux qui firent ces œuvres d’art, lesquelles n’étaient nullement pour eux, comme pour les modernes, des objets inutiles et n’ayant d’autre valeur que celle qui résulte d’une appréciation « esthétique », c’est-à-dire purement sentimentale. Selon toute conception traditionnelle (et le témoignage de Platon est cité ici tout particulièrement), une œuvre d’art ne méritait vraiment ce nom que si elle était apte à satisfaire en même temps des besoins d’ordre corporel et spirituel, c’est-à-dire si elle était tout à la fois un objet usuel et un « support de contemplation ». En pareil cas, il s’agit toujours essentiellement de la représentation de formes invisibles et intelligibles, et non point de l’imitation des choses sensibles, le véritable modèle d’après lequel l’artiste travaille étant une idée qu’il contemple en lui-même ; en d’autres termes, il n’y a d’art réel que celui qui présente une signification symbolique, et, en ce sens, l’art est en quelque sorte l’antithèse de ce que les modernes entendent par « éducation visuelle ». D’autre part, le public devrait être naturellement amené à se demander pourquoi des objets d’une qualité comparable à ceux qu’il voit dans les musées ne se trouvent plus aujourd’hui dans l’usage courant, et à se rendre compte par là de la profonde déchéance qu’implique l’état de choses actuel, avec la séparation complète, qui y est établie entre une production industrielle qui n’a absolument rien d’artistique et un art qui n’a plus aucun rapport réel avec la vie. Enfin, il est essentiel, pour comprendre les œuvres d’art, de ne pas les interpréter dans les termes de la psychologie occidentale moderne, et, en particulier, d’écarter complètement le point de vue « esthétique » avec tout ce qu’il comporte, aussi bien que l’idée d’une « ornementation » dépourvue de signification, ou encore de celle d’une « inspiration » supposée provenir d’objets extérieurs, ce qui n’est d’ailleurs qu’un grossier contresens bien caractéristique de la confusion moderne ; le rôle d’un musée ne doit pas être d’amuser le public ou de flatter ses goûts, mais de faire appel à ses facultés de compréhension et de lui montrer en quoi consiste réellement la vérité et la beauté d’une œuvre d’art. – Le second chapitre, The Christian and Oriental or True Philosophy of Art, le troisième, Is Art Superstition or a Way of Life ? et le quatrième, What is the Use of Art anyway ? ont été publiés précédemment en brochures séparées dont nous avons rendu compte en leur temps (voir n°5 d’avril et juillet 1937, de novembre et décembre 1937 et de janvier 1940). À la seconde de ces trois études a été ajoutée une note répondant à un critique qui avait reproché à l’auteur de préconiser le « retour à un état de choses passé », celui du moyen âge, alors qu’il s’agissait en réalité d’un « retour aux premiers principes », comme si ces principes pouvaient dépendre d’une question d’époque, et comme si leur vérité n’était pas essentiellement intemporelle ! – Dans Beauty and Truth, qui porte en épigraphe cette citation de saint Thomas d’Aquin : « Ex divina pulchritudine esse omnium derivatur », la connexion de la beauté avec la faculté cognitive, et par suite avec la sagesse et la vérité, est expliquée en se référant principalement aux doctrines du moyen âge chrétien ; et l’application en est faite aux œuvres écrites aussi bien qu’aux monuments architecturaux de cette époque, les mêmes principes étant également valables pour toutes les formes de l’art traditionnel. – Nous avons déjà parlé de The Nature of Mediaeval Art lors de sa publication en article (voir n° de mai 1940). – The Traditional Conception of Ideal Portraiture expose tout d’abord la distinction qui est faite, dans les textes indiens (hindous et bouddhiques), entre l’apparence extérieure d’un homme, avec ses particularités individuelles, et l’image intérieure de l’homme, invisible à l’œil corporel, mais accessible à l’œil de la contemplation ; cette dernière est proprement celle d’un « type » qui correspond à l’essence spirituelle de l’être, et c’est à cette conception que se rapportent toutes les figurations hiératiques dans lesquelles la ressemblance physique n’est aucunement prise en considération, à tel point que souvent de tels « portraits » se distinguent à peine des images divines. Ensuite sont étudiés des textes occidentaux faisant la même distinction fondamentale, depuis les livres hermétiques et les néo-platoniciens jusqu’à Eckart ; à ce propos, M. Coomaraswamy fait remarquer très justement que le texte évangélique bien connu : « Celui qui M’a vu a vu le Père » (St Jean, XIV, 9), ne peut évidemment s’entendre d’une apparence humaine visible corporellement, et implique par conséquent aussi cette même distinction. L’art chrétien du moyen âge présente aussi des figures hiératiques tout à fait comparables à celles de l’Inde, et également dépouillées des caractères individuels ; mais la tendance « naturaliste » et « humaniste », visant uniquement à reproduire la ressemblance physique de l’homme, commence à apparaître dès la fin du XIIIe siècle (qui est aussi, comme nous l’avons expliqué en diverses occasions, la fin du véritable moyen âge), et son accentuation graduelle est liée à tout l’ensemble de la dégénérescence moderne. – Vient ensuite The Nature of « Folklore » and « Popular Art », qui est le texte anglais d’un article paru ici même (n° de juin 1937). – Enfin, le volume se termine par une note intitulée Beauty of Mathematics, à propos d’un ouvrage du professeur G. H. Hardy, A Mathematician’s Apology ; celui-ci, qui semble ne connaître que les conceptions modernes et « esthétiques » de l’art, met pour cette raison la beauté des mathématiques au-dessus de celle de l’art ; mais M. Coomaraswamy montre que, s’il avait connu les conceptions traditionnelles, il aurait vu que c’est de la même beauté « intelligible » qu’il s’agit en réalité dans l’un et l’autre cas.